Claire Ly
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Une renarde parmi les loups
Article paru dans le mensuel Présence Magazine de décembre 2005

Claire Ly, survivante des camps de travail du Cambodge, a trouvé à travers celui qu'elle appelle le « Dieu des Occidentaux » un allié inattendu.

C'est avec appréhension que je m'étais mise à la lecture du livre de Claire Ly, Revenue de l'enfer - quatre ans dans les camps khmers rouges. Histoire autobiographique de quatre années passées dans les camps d'internement de Pol Pot au Cambodge, c'est aussi le récit de sa conversion du bouddhisme au catholicisme. J'attendais un texte difficile, où les visions des exécutions arbitraires côtoieraient des prières de désespoir. J'appréhendais le récit d'une femme faible, un récit de victime. J'imaginais qu'elle avait été «convaincue» par des missionnaires dans un moment de désespoir ou quelque chose du genre, bref une histoire banale comme il en existe tant. Au moment de lire les dernières lignes de son histoire, j'ai pu constater à quel point j'étais dans l'erreur. S'il est vrai que sa souffrance est bien réelle, les mots, eux, sont ceux d'une femme qui marche la tête haute. Claire Ly a accepté de répondre à mes questions de Québécoise sceptique.

En 1954, quand les Français quittent l'Indochine (aujourd'hui le Vietnam, le Laos et le Cambodge), l'ancien protectorat français est politiquement instable. Une situation qui ferait visiblement le bonheur de Pol Pot et ses acolytes révolutionnaires. Dès le début des années 1970, le Cambodge sombre vers une société communiste dont la guerre du Vietnam ne fait qu'accélérer l'avènement. Le gouvernement anti-communiste dont la guerre de Lon Nol, qui avait pris le pouvoir en 1969 lors d'un coup d'Etat, ne fait à présent plus le poids. Le 17 avril 1975, le Front Uni National du Kampuchéa remporte la bataille de Phnom Penh et prend le contrôle du pays. C'est le début d'une des dictatures les plus meurtrières de l'histoire moderne.

Sous la dictature cambodgienne

C'est à ce moment que débute la narration des souvenirs de Claire Ly, fille d'une famille bourgeoise de tradition khmère, qui a reçu une éducation française. Son écriture est d'ailleurs très fluide et teintée de ses lectures européennes. Elle était fonctionnaire de l'Etat au moment où les Khmers Rouges commencèrent à mettre en place leur folie, en forçant l'évacuation des «gens de la ville» (considérés comme les pires capitalistes) vers des camps dans les campagnes où la vie rurale était sensée les «purifier».

C'est dans une de ces campagnes, où elle avait été confinée, qu'elle apprend l'exécution de son mari qui s'était rendu vers une autre ville, lui laissant au creux du ventre un enfant qu'elle ignorait porter. Pour la survie de son fils et de cet enfant à naître, pour ne pas non plus devenir folle, Claire coupe les liens avec ses émotions. Son moteur sera la haine passive de son ennemi. Pourtant, c'est dans ce quotidien des années à venir, entre la faim, une grossesse, les cadavres qu'on retrouve au hasard des rizières, la maladie, les délations et les petits chefs qui se relaient à la gestion des villages que Claire Ly fera l'expérience de la foi.

Claire Ly est enragée par les injustices et la douleur qu'elle côtoie quotidiennement mais aussi par ce qu'elle considère comme la résignation ambiante qu'elle attribue au bouddhisme. Elle n'arrive pas à concevoir que la vie ne puisse être qu'une suite de réincarnations sur laquelle l'homme n'a aucune emprise, comme l'enseigne le Bouddha. Car s'il en est ainsi, cela signifierait qu'elle soit fatalement obligée d'accepter cette situation comme son karma. Elle n'arrive pas à accepter l'indifférence diffuse du bouddhisme. Ainsi, dans un moment de colère et de rage extrême elle cherchera un Témoin, quelqu'un, quelque chose qui n'est pas indifférent à ce qui se passe. Ce témoin, elle l'imaginera comme le «Dieu des Occidentaux» qu'elle interpelle tout d'abord avec sarcasme, se mettant elle-même au défi de prouver à ce Dieu qu'elle ne connaît pas qu'elle refuse de se laisser mourir. Comme elle l'écrit : «Il me faut quelqu'un à la taille de ma haine et de mes ressentiments.» C'est cette relation mi-amour, mi-haine qui lui donnera la force de continuer. Avec le recul, Claire Ly le réalise pleinement. «Mon " Dieu témoin " m'a donné la force de lutter. Je ne parlais pas de Jésus, au début de mon chemin de conversion. J'ai pris conscience de cette force qui n'est pas de moi parce que paradoxalement j'ai pris conscience de ma propre faiblesse. Je suis devenue chrétienne parce que j'étais trop faible pour marcher selon la voie enseignée par Bouddha… La Force du Seigneur n'est pas de moi. C'est une force venue d'ailleurs. C'est la prise de conscience de cette altérité de Dieu qui me fait quitte la voie bouddhique.»

Le mal et la souffrance

En lisant ces mots, la sceptique en moi a pensé qu'il est bien pratique de faire appel à Dieu quand le monde est sans dessus dessous et que ce Dieu ne lui est peut-être apparu que pur rendre la douleur supportable. A-t-on la foi plus facilement lorsque ça va mal ? Elle me répond : «On se réveille plus facilement quand cela va mal. Quand tout va bien, on est plus ou moins amorphe, comme disent les bouddhistes. Mais il faut se garder de trouver une explication quelconque au mal, à la souffrance. Il y a des personnes qui arrivent à transformer leur malheur en force positive pour se reconstruire, c'est tant mieux pour elles. Mais il ne faut pas oublier celles dont la souffrance et le mal ont complètement détruites. Le seul constat que je peux faire du mal, c'est de lui faire face par tous les moyens. Le mal par lui-même n'a aucune utilité, Ma vie actuelle a pris un autre sens. Mais si je pouvais choisir, je préfèrerais mille fois plus être une femme amorphe que de voir le Cambodge basculer dans ce génocide qui a coûté 1 700 000 de vies humaines.»

Bien qu'elle ait beaucoup lu et rencontré de chrétiens dans sa jeunesse avant de devoir tout quitter, au départ Claire Ly ne connaissait pas grand-chose aux traditions chrétiennes, encore moins catholiques. Pour des gens élevés dans des milieux majoritairement chrétiens, le processus de questionnement quant à la nature de Dieu et la foi, qu'on l'accepte ou non, fait partie de l'éducation depuis l'enfance. Les diverses traditions comme Noël rythment leur quotidien. Comment alors expliquer la découverte du Dieu chrétien dans les profondeurs de la forte cambodgienne ? On dit parfois que la foi ne s'apprend pas mais qu'elle est plutôt une expérience qu'on ne peut simplement pas nier. Dans quelle proportion est-ce que l'on apprend à connaître Dieu et dans quelle autre ce sentiment est «inné» ? «Personne ne peut apprendre à connaître Dieu… Le Dieu de Jésus Christ est un Dieu qui se révèle. J'ai envie de connaître Dieu parce que Dieu a fait irruption dans ma vie. Au début d'une aventure spirituelle, il y a toujours l'expérience. Cette expérience inaugurale nous ouvre un autre horizon, elle donne sens à notre vie. C'est alors qu'on a envie de mettre des mots sur cette expérience, de la communiquer aux autres, non pas pour convertir les autres à notre propre expérience, mais pour partager tout simplement quelque chose qui nous tient à cœur comme on partage la joie de contempler un paysage, ou le sourire d'un enfant… Le travail de l'intelligence est nécessaire pour trouver l'argumentaire. Mais ce travail ne doit pas oublier l'expérience inaugurale… Venant du bouddhisme, je me méfie beaucoup de ces " sentiments innés, non rationnels ", car ils peuvent être des illusions. Pouvons-nous vraiment bâtir notre avenir sur des illusions ?»

Un «Dieu témoin»

Revenue de l'enfer est divisé en deux parties. La première, celle de la vie dans les camps et de la rencontre du «Dieu témoin» puis la seconde, l'arrivée et l'intégration de Claire et sa famille à la société française de l'époque. Entre ce Dieu «personnel» qui l'avait accompagnée et celui de son baptême, il y a eu l'apprentissage de l'histoire chrétienne. Claire Ly explique avec humour et lucidité l'importance qu'elle accorde au dogme catholique dans son quotidien, comment elle aborde maintenant le christianisme dans ses multiples dénominations. «J'ai été séduite par l'Evangile de Jésus Christ. Pour parler de l'Eglise catholique, j'aime bien citer Marie-Noël, poète mystique à Auxerre - France (1883-1967) : " Seigneur, comme l'époux amène sa jeune épouse dans la maison qu'elle ne connaît pas et que la belle-mère gouverne, Tu m'as emmenée pour vivre avec Toi dans la maison de Mère Eglise. La jeune épouse doit vivre avec sa belle-mère, et la loi de la belle-mère est souvent plus dure que celle de l'époux. […] " (Notes intimes, Ed. Stock, 1998). L'Eglise institutionnelle est un peu cette " belle-mère " pour moi. Je l'aime bien car c'est avec elle que j'ai appris à structure ma foi. Mais j'aime bien lui dire de temps en temps qu'elle n'est pas le Fils. L'Eglise catholique est située dans l'historie de l'humanité comme toute religion instituée. Toutes ces séparations sont à comprendre à travers l'histoire de l'Occident. Et c'est dans le cours de l'histoire aussi que nous pouvons espérer l'Unité...»

La trame de l'histoire se passant dans les années 1970, j'étais curieuse de connaître la perception de Claire Ly par rapport au mouvement anticlérical qui a marque cette génération. Comment avait-elle vécu (même encore aujourd'hui) ce refus de l'Eglise et de la fois aux moments les plus forts de son expérience religieuse ? Est-ce qu'on ne finit pas par se sentir marginale malgré tout ? «Pendant les années 1970, j'étais au Cambodge, donc bien loin des préoccupations des Occidentaux. J'étais encore bouddhiste et ne me préoccupais nullement des problèmes de l'Eglise catholique. A noter que le peuple asiatique est un peuple très religieux, je ne me sentais pas du tout marginale dans la société khmère de pratiquer notre religion, d'aller à la pagode… en 1983, j'ai demandé de recevoir le sacrement de baptême, non pas pour faire comme tous les Français… Mais le baptême est ma façon personnelle de répondre à un appel. J'ai été " séduite " par l'Evangile de Jésus Christ… Je ne compare point ma façon de vivre la foi ace celle des autres.»

La vie malgré la mort

Ce qui étonne le plus dans le récit de la vie dans les «communes» de l'Angkar (qui veut dire «organisation» en khmer), c'est que bien que Claire Ly ne tombe jamais dans les détails affreux et gratuits de la vie et de la violence, on ressent à chaque page les difficultés quotidiennes de la survie sous ce régime totalitaire. Enfants qui meurent de faim car on refuse de bien nourrir les malades, corps jetés dans des fosses communes, exécutions. Claire Ly garde cependant des souvenirs heureux, des moments d'espoirs furtifs qui laissaient présager que tout n'était pas nécessairement perdu. Elle se rappelle «la naissance de ma fille : Je suis fière et heureuse de porter cette vie en moi dans ce monde de mort.» [Revenue de l'enfer, p. 48], la joie de mon fils de trois ans quand il a découvert la malléabilité de l'argile, malgré la faim, malgré sa tristesse à cause de l'absence de son père. La reconnaissance morale que maman Mâm, la femme du président du camp, vouait à mon père " je passais souvent devant la scierie de ton père pour remercier silencieusement cet homme qui m'avait respectée alors qu'il aurait très bien pu être le premier homme de ma vie " [Revenue de l'enfer, p. 80].»

Plus récemment, une autre image marquée dans son souvenir lui revient. «En 2002, lors de mon premier retour au pays après 20 ans d'exil, c'est la dignité de ces Cambodgiens vivant à la campagne loin de tout confort, pauvres parmi les pauvres sans être pour autant misérables...»

Pour avoir vécu les effets pervers de l'interprétation d'idéologies au nom de la vérité et du bien, Claire Ly se garde bien d'imposer ses convictions à tout un chacun. Sur la place de la religion dans le monde d'aujourd'hui, elle conclut que cette dernière devrait avoir «sa vraie et juste place… pour aider chaque femme, chaque homme à vivre pleinement leur vie. Toute religion doit être un lieu " où une parole se dit et à partir de laquelle l'homme peut naître à son humanité. ".» (Maurice Bellet, Un trajet ver l'Essentiel, Seuil, 2004).

Stéphanie Lalut

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