Claire Ly
AuteurLivresArticlesConferencesDans les médiaCambodgeVoyages au Cambodge

Sauvée par la haine
Article paru dans le journal La Vie n°2957 du 2 mai 2002

Cambodgienne, Claire Ly a été déportée sous l'ère Pol Pot. Désespérée par la mort de sa famille proche, cette bouddhiste hurle alors sa révolte à la tête d'un défouloir imaginaire qu'elle identifie au "Dieu des Occidentaux". Avant d'apprendre à l'aimer.

Son âme a failli devenir pour toujours une boule de peine, dure comme l'acier. Claire Ly est "Revenue de l'enfer", comme le crie le titre du livre qu'elle publie aux éditions de l'Atelier. Lorsque la révolution khmère rouge déferle sur le Cambodge, en 1975, Claire est une jeune femme gâtée par la vie. Du jour au lendemain, cette fille de notable se retrouve démunie de tout. Ainsi commence une épreuve atroce et banale. L'abjection des camps. La faim, la peur, l'arbitraire du plus fort. Quand elle apprend que son père, son frère, son mari ont été tués, son bouddhisme sociologique - qui enseigne le détachement et l'acceptation impavide de son sort - est balayé par le flot noir du ressentiment. Claire entre alors dans la haine comme on entre en religion. La jeune désespérée hurle sa révolte à la tête d'un défouloir imaginaire qu'elle identifie au "Dieu des Occidentaux". Un Dieu inconnu, dont elle n'a qu'une image : sa toute-puissance. "Il me fallait quelqu'un à la taille de mon ressentiment." Orgueil dérisoire mais salvateur : Claire Ly sortira de chez Pol Pot sans être devenue folle. Entre-temps, le bouc émissaire divin devient un allié bienveillant : "Je pars maintenant dans tes contrées. J'espère que tu vas me préparer un bon accueil en France", demande-t-elle à son interlocuteur, au moment de l'exil. Accueillie dans le Gard, en 1980, Claire rencontre pour la première fois des chrétiens de souche. Elle subit le paternalisme des uns. "J'aurais tant aimé que l'on m'aide gratuitement parce que je suis moi", se souvient-elle aujourd'hui. Et le discret témoignage des autres. À travers les gestes d'une vieille dame, la mère du curé du village, qui lui apprend à réussir une omelette et à choisir des tomates, elel est saisie par l'amour d'un Dieu qui se donne dans la douceur des humains. Une phrase du pape, qui explique que la miséricorde "tire le bien de toutes les formes du mal qui existent dans le monde et dans l'homme", lui retourne le coeur. À 37 ans, Claire reçoit le baptême sans faire une croix sur ses origines. "On ne peut pas renier la civilisations dont on vient. Bouddha fut une immense figure. Sa voie de sagesse peut aider des gens." Aujourd'hui, dix-huit ans plus tard, à l'Institut des sciences et des théologies des religions de Marseille, elle initie des adultes au bouddhisme. Mais la folie de l'amour de Jésus-Christ a pour elle une autre carrure... "Le bouddhisme exige de dominer ses faiblesses. Mais c'est impossible, au fond. Je l'ai compris dans mon épreuve, par l'expérience de la haine. J'ai dû accepter cette cassure en moi. Dieu est venu me chercher au fond de ma misère, non pas parce que je l'avais mérité par des actions, mais tout simplement parce que je lui avais jeté à la figure ma révolte. Aujourd'hui, je n'ai toujours pas réussi à dominer ce qu'il y a de plus mauvais en moi. Je suis loin d'être une sainte, lance-t-elle dans un éclat de rire. Mais le Dieu du pardon m'a appris à m'aimer comme je suis : imparfaite. C'est cela la libération!".

Jean Mercier

Retour à la Revue de presse


 
Accueil | Auteur | Livres | Articles | Conférences | Presse | Cambodge | Voyages