Claire Ly
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Quatre ans dans les camps khmers rouges
Article paru dans la revue Homme Nouveau de septembre 2002

Quelle était votre situation familiale et professionnelle avant la prise de pouvoir des Khmers rouges?

C.L. : Mariée et mère d'un petit garçon de trois ans. J'occupais le poste de directrice technique de l'Institut National de Khmérisation, après avoir enseigné pendant quatre ans la philosophie. C'est un institut qui avait pour mission au sein du Ministère de l'Éducation nationale du Cambodge de traduire en cambodgien les oeuvres littéraires et les manuels scolaires français. Mon père, exploitant forestier, propriétaire d'une scierie et menuiserie à Battambang-ville, premier exportateur du bois de luxe, était considéré comme un des notables de cette ville. Mon mari était directeur d'une agence bancaire à Phnom-Penh. Nous faisions partie de ces intellectuels et de ces bourgeois à abattre car considérés par les Khmers rouges comme des gens "impurs", ennemis du peuple...

Pouvez-vous résumer votre vie dans les camps?

C.L. : Ma vie dans le camp se résumait à une "grande conversion professionnelle et matérielle". Tous mes points de repère étaient anéantis. Il fallait se reconvertir très vite à une autre vie pour pouvoir survivre avec mes enfants. Il fallait s'adapter aux nouvelles conditions matérielles et psychologiques d'une société chaotique où les ordres et contre-ordres se succédaient sans aucune logique. Je devenais une "travailleuse inconditionnelle" de l'Angkar (organisation des Khmers rouges). Je faisais face à toutes les tâches que l'Angkar avait décrétées comme nécessaires dans la construction d'une société nouvelle autarcique : construction des digues, travaux de rizière, fabrication d'engrais naturels... On partait toujours à quatre heure du matin, pause d'une heure à midi, "re-travail" jusqu'au coucher du soleil. Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, c'était toujours les mêmes horaires assortis de deux heures de cours politique obligatoire, le soir... Et tout cela dans une ambiance de famine, de délation, de peur permanente...

Vous aviez entendu parler du "Dieu des chrétiens" pendant votre enfance. Il semble que vous vous soyez tournée vers Lui dans l'horreur des camps?

C.L. : Oui, je me suis tournée vers ce Dieu, non pas pour Lui demander quoi que ce soit, mais pour Le provoquer, pour L'insulter. Devant la violence gratuite et l'absurdité des souffrances, tout mon être n'était que révolte... Une haine immense envahissait mon coeur... Pour ne pas sombrer dans la folie, j'avais eu l'idée de convoquer le Dieu des Occidentaux pour être le témoin de ma haine et de ma colère. Il n'était qu'un bouc émissaire. Je L'appelais le Dieu des Occidentaux et non le Dieu des chrétiens car je ne connaissais pas la religion chrétienne malgré mon catéchisme obligatoire dans un pensionnat tenu par les soeurs de la Providence. Maus au fil du temps, par son accompagnement silencieux, mon Dieu témoin est devenu pour moi un compagnon indispensable. Ce compagnon m'a amenée à vivre une certaine sérénité dans l'enfer khmer rouge. La grâce m'a été accordée de m'accepter come je suis, nouée de colère et de haine, et de me pardonner d'avoir été faible...

Comment avez-vous vécu votre libération et votre départ pour la France?

C.L. : Comme une autre vie qui se présente, une vie aussi tissée de déchirure et d'aventure... Quitter son pays est toujours une grande souffrance. Je ne l'ai pas fait de gaieté de coeur. J'ai vécu ce départ comme une grande injustice, je voudrais bien sûr pouvoir refaire ma vie dans ma ville à Phnom-Penh. Mais beaucoup de choses sont cassées au fon de moi-même comme dans mon pays natal. Je me suis demandé si les Khmers rouges n'ont pas tué à tout jamais l'âme khmer, en tout cas ils ont tué en moi toute confiance dans les grands principes idéologiques, philosophiques ou religieux. Je n'ai gardé après quatre ans dans l'enfer de Pol Pot qu'une seule et unique espérance : chaque vie humaine a une importance inestimable, elle ne peut être sacrifiée pour aucune cause, même pas pour la cause de Dieu...

Comment avez-vous été accueillie à votre arrivée dans le Gard?

C.L. : Bien, avec beaucoup de respect, sans aucun prosélytisme de la part des chrétiens. Le seul point noir est que quelques-uns de mes bienfaiteurs ont beaucoup de mal à accepter mon esprit d'indépendance et mon refus de jouer pour toujours le rôle d'une assistée. Ces personnes-là souhaiteraient sûrement qu'une étrangère reste à jamais une étrangère...

Quelles ont été les étapes de votre adhésion au christianisme?

C.L. : Je préfère parler plutôt de ma découverte de la foi chrétienne que de l'adhésion au christianisme. Ma conversion consiste essentiellement à vivre une aventure avec le Ressuscité de Pâques. C'est l'encyclique de Jean-Paul II sur la Miséricorde qui m'a donné le désir de lire l'Évangile et de connaître Jésus le Nazaréen. Cet homme de Nazareth a ouvert pour moi une autre dimension sur la personne humaine et sur Dieu. Je découvre d'abord Jésus en tant qu'homme. J'ai beaucoup d'admiration pour sa vie. J'ai cheminé tout doucement jusqu'au moment où la grâce m'a été accordée : comme les disciples d'Emmaüs, j'ai reconnu dans ce Jésus de Nazareth mon Seigneur et mon Maître...

Les points forts de votre Credo chrétien?

C.L. : Un Dieu que je n'ai pas vraiment cherché, mais un Dieu qui vient me rejoindre dans la nudité la plus absolue. Quand ce Dieu est venu marcher avec moi, ma vie n'était qu'un noeud de colère, de haine, de révolte. Silencieusement, ce Dieu a dénoué tous ces noeuds jusqu'à arriver à m'accorder une paix dans la révolte... Ce Dieu est le Père de Jésus-Christ. Avec Jésus-Christ j'ai appris à voir la grandeur de l'homme. L'Homme est si grand qu'il faut un Dieu pour le révéler à lui-même. Cette grandeur de l'homme se traduit par sa liberté : une liberté d'enfant de Dieu qu'aucun système, même religieux, ne peut séquestrer... Pour moi, sans la liberté, la foi est vaine...

Du bouddhisme au christianisme? Pourriez-vous résumer les accords possibles et les ruptures nécessaires?

C.L. : Le bouddhisme et le christianisme sont deux cohérences très différentes l'une de l'autre. Chaque tradition a ses valeurs propres qui ne peuvent souffrir de comparaison sans tomber dans le caricatural. Pour moi, personnellement, la grande rupture avec la tradition bouddhique se situe dans la notion d'altérité. Le moment où j'ai reconnu les traces d'un Dieu tout autre, un Dieu qui me dépasse, un Dieu qui n'est pas le prolongement de mon moi, j'ai rompu avec la tradition de mes ancêtres. Je pense que les deux religions peuvent s'interpeller mutuellement dans un dialogue éclairé, sans que l'une ou l'autre essaie de faire du syncrétisme. Les bouddhistes peuvent dire aux chrétiens d'avoir un peu plus d'humilité quand ils parlent de Dieu : de ne pas définir le Tout Autre par des mots trop humains. Les bouddhistes par leur concept de vacuité disent aux chrétiens d'être vigilants afin de ne pas tomber dans l'anthropomorphisme... La foi chrétienne lance un défi aux bouddhistes par sa notion de personne unique à respecter. Dans le bouddhisme, l'être humain est vu comme un individu, résultat de l'assemblage des cinq agrégats. Le respect de la personne unique qui ne migre plus d'une vie à l'autre pose, bien sûr, le problème de la justice. Devant la mondialisation, les bouddhistes ne peuvent plus se contenter de parler de la compassion, mais il faut aussi relever le défi de la justice sociale.

Agnès Jauréguibéhère

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